La Dame de la Source

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Il est des lieux qu'on ne peut oublier,

 des lieux qui demeurent à jamais

ancrés dans un coin de notre vie et auxquels

 l'on s'accroche contre vents et marées.

 

Le petit bois dont il est question ici,

 en est, me semble-t-il , le parfait exemple.

 Dominant les maisons et la route nationale,

 c'est dans le charmant village de Clairoix, en Picardie,

que se situe très exactement cet endroit mythique.

 

Imaginez un vieux chêne au tronc ridé par les ans,

 quelques hêtres qui n'en finissent pas de s'étirer vers le ciel

et ajoutez à tout ceci le parfum des tilleuls et du chèvrefeuille. 

Mais pour que le tableau soit complet, 

 je dois vous parler de la source ...

 

Nichée en son écrin de mousse, elle coulait des  jours heureux

au coeur du petit bois 

Ah !  Il fallait l'entendre murmurer de jolies comptines,

 c'était un pur ravissement !

 En fait, c'était une source magique,

puisqu'une fée y avait,paraît-il,  élu domicile.

 

Comme l'ondine, sa cousine des contrées germaniques,

 la fée des sources aimait se prélasser dans les eaux cristallines,

parée de fleurs sauvages et de  perles de lune.

 

Au détour du sentier, s'entrouvraient les chemins menant à l'Autre Monde,

 celui des contes et des légendes celtes,

chers à mes ancêtres Bretons et Irlandais.  

Fées, sorcières et autres korrigans, vivaient ici

et m'observaient cachés au creux des taillis et des arbres complices. 

Mais rares étaient ceux qui pouvaient les apercevoir, ne fusse qu'un instant. 

 Seuls, quelques rares initiés possédaient l'herbe d'or, cette herbe fabuleuse 

 donnant le pouvoir de se connecter à l'Autre Monde.  

Sans m'en rendre vraiment compte,

  j'allais côtoyer ces personnages qui ont, indubitablement, marqué mon enfance.

 

A l'orée du bois, dans une cabane de bric et de broc,

vivait une vieille femme que l'on surnommait la Margot. 

Elle allait de temps à autre par les rues du village,

poussant devant elle une carriole d'osier. 

Les gens changeaient de trottoir dès qu'ils l'apercevaient,

craignant de la croiser sans doute. 

Elle avait, disait-on – le mauvais oeil –

 et malheur à qui frôlerait son regard.  

 De nombreuses personnes lui prêtaient des pouvoirs maléfiques ...

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Elle faisait tourner le lait des nourrices

ou empêchait les vaches de mettre bas.   

   Toutes  ces  histoires abracadabrantes, n'étaient que superstitions,

bien évidemment.

Je trouvais tout cela injuste ; d'ailleurs la Margot

je la connaissais bien et l'inquiétant portrait que l'on faisait d'elle,

 me semblait résolument grotesque.

Certes, c'était un personnage atypique,

avec des yeux d'un vert si profond,

qu'ils auraient pu contenir tous les bois de Bretagne et  d'Irlande réunis.

 

En cachette de mes parents, je lui rendais parfois visite

dans sa cabane où  veillaient crapauds et chauves-souris. 

La Margot, connaissait les secrets des étoiles,

le langage des arbres et mille autres choses

qu'elle consignait en de vieux grimoires.

 

Nous avions une amie commune : la source ;

elle était l'invisible fil qui nous reliait l'une à l'autre ;

c'est en ce lieu magique que nous aimions

nous rencontrer le plus souvent.

 

Un soir, sous mes yeux ébahis, je surpris la Margot,

 marmonnant de mystérieuses paroles près des eaux frémissantes .... 

Mais à qui parlait-elle ?

Ce genre de scène se répéta à plusieurs reprises

 et j'y assistai sans qu'elle ne puisse s'en apercevoir.  

 Alors mon imaginaire se mit à cogiter,

 jusqu'à ce qu'il décrypte enfin cette énigme.  

 Tout était clair, la Margot possédait l'herbe d'or !

Ainsi avait-elle  le pouvoir de se connecter à l'Autre Monde.

 

Cependant, jamais la vieille femme ne me fit part de son secret,

car me le confiant, il aurait perdu tout pouvoir.  

 Au fil du temps, la Margot devint ma seule véritable amie ;

 mais ce surnom que lui avaient donné les villageois 

me paraissant peu adéquat,  je lui en donnai un autre

qui me parut bien plus joli  la Dame de la Source. 

 C'est donc ainsi que je l'appelai désormais.

 

Vers la fin de l'été, 

la municipalité acheta le terrain sur lequel vivait ma fidèle amie;

sa bicoque démolie devait bientôt faire place à une autre demeure,

celle du nouveau garde-chasse. 

Bien entendu, il n'était pas question de jeter cette pauvre femme à la rue ;

la mairie avait tout prévu .

Pour un loyer fort modique,

il lui fut attribué un petit pavillon au centre du village. 

Mais d'emblée, elle refusa, déclarant à qui voulait l'entendre, 

qu'elle ne quitterait jamais sa cabane du petit bois. 

Elle s'obstina lorsque l'adjoint au maire  la pressa d'évacuer les lieux ;

  elle s'y barricada avec acharnement.

Mais les gendarmes alertés, eurent

bientôt raison de sa rébellion

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Par un triste matin d'octobre,

un voisin compatissant la mena jusqu'à la gare voisine ;

elle partait sans laisser d'adresse,

un maigre baluchon pour tout bagage.  

Nul ne la revit jamais  ....  Sans doute avait-elle rejoint

le Pays des Brumes, cet Autre Monde dont elle  me parlait si souvent.

 

Le lendemain de son départ, je n'eus qu'une seule envie,

aller dans le petit bois pour y cacher ma peine et pleurer en silence. 

Ce lieu m'unissait à jamais à la Dame de la Source ;

on l'en avait chassée, pourtant son ombre m'interpellait et accompagnait chacun de mes pas ;

 lorsque  le vieux chêne fut en vue, mon coeur se mit à battre étrangement ;

 un curieux pressentiment oppressait ma poitrine ;

et soudain :  le choc !   J'eus beau la chercher du regard,

la source avait disparu ! Elle avait déserté le petit bois, 

mais peut-être l'avait-on sommée de partir elle aussi ?

 

Alors de l'antre des sorcières, s'éleva une effroyable mélopée

que sirènes et géants reprirent à l'unisson.

 

Je  venais de perdre deux amies : la Dame de la Source,

puis la source elle-même. 

Une indicible tristesse prit mon coeur en otage

et l'hiver qui s'en vint fut sinistre et glacé.

 

Aux premiers jours du printemps, le va-et-vient des camions bouleversa

la quiétude du petit bois ; sur les ruines de la cabane, s'élevait peu à peu  une

nouvelle bâtisse ; en avril le gros oeuvre fut pratiquement terminé

et portes et fenêtres  prêtes à être installées.

 

Dans la nuit précédant la pleine lune, un violent orage éclata  sur le village.

J'étais terrorisée par les éclairs qui lacéraient le ciel

et me cachais sous les couvertures.  

Soudain un terrible grondement ébranla le voisinage. 

La foudre venait de tomber ! 

Et le Dieu des Orages n'avait pas manqué sa cible ;

une cible fort heureusement inhabitée, à la lisière du bois  :

la future maison du garde-chasse ! 

Très rapidement elle devint la proie des flammes

et les pompiers ne purent que constater les dégâts.  

Pendant plusieurs jours, une odeur âcre plana sur le bois  et les maisons avoisinantes.  

 De la charpente calcinée, s'échappaient de minuscules papillons noirs

que le vent portait au loin, comme autant de maléfices...

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Il fallut bien du courage pour reprendre le chantier à zéro et recommencer

le gros-oeuvre,  avec les multiples problèmes que cela impliquait.   Ce n'est

qu'après de longues semaines, que l'on vit poindre à nouveau le toit de la maison.

Le garde-chasse, remis  de ses émotions, évoqua  alors son  possible emménagement.

 

Hélas une autre catastrophe allait en décider  autrement !

Début juin des pluies torrentielles déferlèrent sur la région.  L'Oise,

la rivière arrosant  Compiègne et ses environs, sortit  brusquement de son lit.

Situé sur une petite colline, le village échappa de justesse aux inondations ; par

contre, il n'en fut  pas de même pour le bois dont la lisière, en contrebas, fut vite

submergée.

Aussi la maison du malheureux garde-chasse ne put résister à la pression

des eaux boueuses ; les murs se fissurèrent, provoquant d'irréversibles dégâts

aux fondations déjà fragilisées.

Cette fois, c'en était trop !  Le garde-chasse anéanti par ce nouveau

coup du sort, ne voulut plus jamais entendre parler de cette maison ; déprimé,

il quitta le canton quelques mois plus tard.

 

Alors quelqu'un osa prononcer un mot que certains pensaient tout bas :

Malédiction !  Ces deux catastrophes successives ne pouvaient être que l'oeuvre

d'une sorcière ....  L'on se souvint de la Margot ...  N'était-ce pas elle qui,

tapie  en quelque antre secret, se vengeait de ceux qui l'avaient chassée ?   Quant

à la disparition de la source, elle n'y était probablement pas étrangère !

 

Pourtant quelques villageois se gaussèrent de  ces superstitions qui

n'avaient pas lieu d'être.  Mais la petite fille que j'étais alors, avait sa propre idée

sur la question  :  Oui la  Dame de la Source s'était bel et bien vengée et

secrètement, j'en étais ravie!

 

La maison maudite, abandonnée à l'orée du bois, finit par croupir

lamentablement  et  devint le royaume des orties et des chats errants.

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J'allais avoir neuf ans et j'entrais cette année-là au  Cours Moyen 1ère

année, comme l'on disait à l'époque.  C'était la classe de M. Beaudoin, notre

instituteur et directeur d'école.  Le jour de la rentrée, il nous annonça l'arrivée

d'une nouvelle institutrice qui allait enseigner aux plus jeunes d'entre nous, élèves

des Cours Préparatoire  et Elémentaires.    Elle s'appelait Melle Fontaine, et c'était là

son premier poste.

Ses  petits élèves l'adoptèrent très vite, tant elle était gentille et à l'écoute

de chacun d'entre eux;    mais outre ses qualités pédagogiques, Melle Fontaine

écrivait de jolis contes qu'elle illustrait avec talent ; c'était une artiste  !

 

Un logement de fonction lui fut réservé attenant à l'école communale

et elle s'y installa.   Néanmoins, appréciant la nature et la solitude, la jeune

institutrice chercha  bientôt une maison à l'écart du village.

 

Elle avait  eu, dès les premiers jours,  un véritable coup de coeur

pour le petit bois dont la quiétude lui convenait à merveille.  S'y promenant,

elle avait remarqué la bâtisse en triste état, qui gisait fantomatique, au milieu

des ronces.

 

On leva les bras au ciel, lorqu'elle fit part de son  intention de la remettre

en état, histoire  de la réhabiliter et de lui rendre un second souffle, disait-elle.

Et chacun de la mettre en garde, de la dissuader avec véhémence quant à son

projet ; l'on évoqua devant elle la probable malédiction qui planait sur ce vieux

tas de pierre ...  peine perdue.   Melle Fontaine avait pris sa décision.

 

Alors, pour la troisième fois, l'on remit en chantier la maison de sinistre

renommée ;  le village attendit la prochaine catastrophe :  l'on guetta  les ouragans,

voire les tremblements de terre ? Car pour sûr, la  Margot était capable de tout !

Mais l'on attendit en vain ; les travaux arrivèrent à leur terme sans qu'aucun

accident notoire ne se produise.

 

Melle Fontaine  profita donc des vacances d'été  pour s'installer,  avec

enthousiasme, dans sa nouvelle demeure.

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Je n'osais plus retourner dans le petit bois,

trop de souvenirs hantaient ce lieu que j'aimais tant auparavant ;

mais au fil des jours, le temps fit son oeuvre

et m'incita à reprendre les sentiers que je croyais perdus.

 

De la  ramure luxuriante émergeait une insaisissable magie;  invisible,

le Peuple Féerique m'accueillit et m'entraîna  allègrement jusqu'au vieux chêne.

Tout à coup, un imperceptible  murmure  parvint  à mon oreille ...   un  murmure

d'une beauté à vous faire tomber à genoux ...   Etait-ce un mirage ou un miracle ?

A mes pieds, en son écrin de mousse, la source jaillissait à nouveau...

Mes rires se mêlèrent à mes larmes; étais-je en train de rêver ou était-ce  encore

le fruit de mon imagination  ?   Non, l'instant était bien réel  ;   la fée que je

devinais dans le miroir des eaux, se mit à danser, distillant des perles de lune

sur les fougères alentours ...

 

Une main frôla mon épaule ...  Je me retournai et vis Melle Fontaine.

Oh ! Melle, Melle, c'est merveilleux, la source est revenue !  M'écriai-je en

sautillant comme un cabri.  La jeune institutrice  me prit la main et d'une voix

qui me parut lointaine, susurra  quelques mots : - il faut toujours faire confiance

aux fées  -;   à cet instant, ses yeux  d'un vert profond, croisèrent les miens ;

me revinrent alors en mémoire, d'autres yeux semblables, que je n'avais pas

oubliés...   Melle Fontaine continua  :  Comme tu le sais j'écris des contes pour

les enfants, aussi permets-moi de t'offrir ceci :  elle me tendit un livre à la

couverture joliment illustrée ; son titre : la fée aux yeux d'émeraude -  Je la

remerciai timidement et me demandai secrètement,si elle n'était pas l'héroïne  de

ce conte ...

 

Les semaines et les mois passèrent.  Melle Fontaine devint elle aussi

mon amie ; petit à petit nous apprîmes à nous connaître.  La classe terminée,

je la rejoignais près de la source pour laquelle elle nourrissait une véritable passion.

Nos discussions me rappelaient celles que je partageais  avec la Dame de la Source;

J'étais d'ailleurs subjuguée  par les nombreuses  similitudes  qui  existaient  entre

les deux  femmes.    Outre ce même regard vert et étrange, Melle Fontaine,

connaissait également les secrets de l'Autre Monde.

 

Un soir  du mois d'août, j'assistai éberluée au – remake -  d'une scène

dont l'héroïne avait été, en son temps, la Dame de la Source.  Mais cette fois,

la jeune institutrice  en était l'interprête.   C'était un rôle des plus surprenants :

elle soliloquait  près des eaux cristallines, s'adressant à quelque invisible personnage.

Du déjà vu, si j'ose dire ! Car cet invisible personnage, ne pouvait  être que la fée

bien évidemment.

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Toutes ces analogies n'étaient évidemment pas dues au hasard.

Il y avait là un véritable mystère.

Je me posais mille questions auxquelles mon imaginaire était bien incapable de répondre.  

Par bonheur, le vieux chêne qui connaissait les tenants   et  les aboutissants de cette histoire, 

me souffla les réponses que j'attendais.

 

Dans le Monde  du Réel,  le Peuple Féerique demeure invisible

aux non-initiés  que nous sommes ; mais il peut quelquefois  prendre forme

humaine et cette histoire l'illustre justement ;  dans notre  quotidien, la Margot

et Melle Fontaine étaient deux personnes différentes, que rien ou presque,

ne pouvait distinguer du  commun des mortels  ; mais il leur suffisait de

-       traverser le miroir -  pour devenir ce que nos  yeux ne savaient percevoir,

en l'occurrence : une fée ;  la fée de la source magique.    Ainsi , ces deux

femmes  pour lesquelles j'avais une profonde tendresse, étaient une seule et

même  personne  : la Dame de la Source.

 

Comme dans les contes et légendes celtes,  le petit bois n'était donc

que sortilèges et enchantements ;   Pour la petite fille rêveuse que j'étais,

le  - merveilleux  -  triomphait, encore une fois.    Alors un souffle fabuleux

m'emporta vers l'Ailleurs, vers cet Imaginaire ou fleurit l'herbe d'or ...

 

L'année qui suivit amorça un changement dans ma vie ;  mes parents

se séparèrent sans que cela ne m'affecte particulièrement.  Je partis vivre avec

ma mère à la ville toute proche.

 

Mais avant de quitter le bois et son incontournable féerie, j'entassai

en hâte, fées, sorcières et autres korrigans, dans une malle dont je cachai la clef

au tréfonds de mon coeur.   Me doutais-je alors, qu'un jour  j'ouvrirais de nouveau

cette malle et en ressortirais les êtres magiques qui s'y tenaient endormis ;  ils

m'aideraient à traverser les épreuves de la vie et à retrouver l'enfant que je n'ai

jamais cessé d'être.

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Quelques années

et

Un demi-siècle plus tard 

Rien n'a vraiment changé dans le petit bois.  

Le vieux chêne, plus que centenaire, veille toujours à deux pas de la source ...  

La source dans laquelle la fée continue de se baigner,  à l'abri des regards indiscrets.

 

Melle Fontaine est aujourd'hui une charmante octogénaire qui vit

dans cette agréable fermette à l'orée du bois ; mais elle n'y vit plus seule

Une toute jeune femme l'a rejointe depuis quelque temps

et partage avec elle l'amour de la nature et des animaux ; 

sans doute une lointaine petite cousine ... 

ce qui expliquerait, peut-être,  la troublante ressemblance qui relie les deux femmes.

Même regard ...  mêmes  prunelles vertes nimbées d'ineffables mystères.

 

Melle  Morgane Dubois, enseigne le dessin et les arts plastiques dans

un lycée Compiègnois ; mais c'est également une artiste-peintre ;

son principal sujet d'inspiration :

 la source, bien sûr ! 

C'est en cet endroit  qu'elle installe le plus souvent son chevalet.  

Si vous lui demandez  le nom de l'étrange demoiselle

peinte invariablement sur ses toiles, 

 Melle Dubois vous  répondra en souriant,

que c'est là une amie qui pose pour elle,  mais qui désire garder l'anonymat ...

 

Morgane Dubois s'occupe entre autre d'une association qui milite pour

la sauvegarde du patrimoine local et son action fait l'unanimité parmi les villageois.   

Ceux qui la connaissent bien et qui sont devenus ses amis, lui ont

donné un curieux surnom : 

la Dame de la Source ...  Allez donc savoir pourquoi ...

 

Roberte Godelle-Caron

le 16 juin 2008

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